Dans une interview précédente, Charlotte Benoit, de Volvox Music, nous avait expliqué ce que c’est qu’un éditeur. Ici, j’ai voulu en savoir plus sur la synchro. Parce qu’au final, tout le monde veut faire de la synchro. Sauf que la synchro, c’est pas si facile, ça paye pas et ça necessite beaucoup de travail.
Beaucoup pense qu’on peut devenir éditeur et placer des titres. Sauf que non. Et Charlotte va très bien vous l’expliquer. Avec du Woody inside.
Comment définirais tu la synchronisation musicale?
Déjà le terme « synchro », c’est pour synchronisation (non, tu déconnes ?), ce qui signifie l’utilisation de musique pour autre chose que sa fonction 1ère, à savoir l’écouter, mais pour illustrer un autre produit. Et la liste est longue, films, séries, pubs, génériques d’émission, jeux vidéo, pièces de théâtre…
Voilà, si tu en doutais encore, la synchro c’est le fait que tu écoutes Urge Overkill en regardant Reservoir Dogs, Band Of Skul en regardant la pub Swatch ou Jozef Van Wissem quand tu joueras au Sims Medieval. Et tout ça, sans t’en rendre compte…enfin si…mais pas sur le coup.
C’est simplement le fait de mettre de la musique sur des images.
Quelle est donc la difference entre la supervision musicale, la production et la synchronisation?
On appelle communément « synchro » le fait de proposer des titres d’un catalogue à un superviseur musical qui aura pour rôle de filtrer l’ensemble des titres reçus et écoutés afin de satisfaire au mieux son client. Une fois le titre sélectionné avec le client, le superviseur devra clearer les droits, donnant ainsi au client l’autorisation d’utiliser la musique pour son produit.
Clearer les droits sur un titre, c’est dans un premier temps prendre en compte l’utilisation même du titre. Combien de minutes du titre vont-être utilisées ? Sur quels supports (ciné, TV, DVD…) ? Sur quels territoires ? Pour quelle durée d’exploitation ? Tout cela afin de déterminer le prix de l’utilisation, qu’on appelle en anglais « initial fee ».
L’initial fee se divise en 2 parts égales : le droit master et le droit publishing, qui iront donc aux propriétaires de chacun de ses droits. On dit que le titre est clearé une fois que tous les ayants-droits ont accepté la proposition. Enfin, il accompagne le montage de la musique sur l’image. C’est en fait là, que l’acte de synchroniser apparaît réellement.
Le superviseur musical doit répondre aux choix artistiques de son client qui peut être une marque (pour une publicité), un réalisateur (pour un film), un studio (pour les jeux vidéos)…Il détermine avec celui-ci le besoin « précis » puis il part à la recherche de la perle rare. Il contacte les labels, éditeurs ou autres en leur expliquant ce qu’il cherche. Une fois qu’il a reçu 3000 titres (qu’il va écouter), les conséquences dépendent de la finalité :
Pour la pub, en France, déontologiquement on dit qu’un mec est responsable de la musique, mais en réalité le directeur de création appelle son beau-frère qu’a un synthé et qui lui propose de faire un morceau original, ou lui parle par exemple d’un petit groupe qu’il a vu dans un bar de banlieue (et ils ont pas d’éditeur, ça tombe bien comme ça, la boite va pouvoir éditeur du titre en question (double rainbow all the way). J’exagère un peu là, mais le milieu de la musique de pub en France est très difficile d’accès et assez scléroser, donc il faut être très (très très) copains avec les directeurs de création pour avoir l’honneur de recevoir des briefs parfois.
Oui j’exagère encore, mais d’un point de vue personnel, pour 50 briefs de pubs reçus de l’étranger, je n’en reçois qu’une qui vienne de notre cher petit pays
Lorsque la recherche vient de l’étranger, le type est super cool même qu’il répond tes emails avec des smileys et qu’un jour il te dit « hey, dude, ton artiste est sur une pub Orange » ce à quoi tu réponds « AWESOME » (seul mot que tu saches écrire correctement et qui corresponde à ton état d’excitation parce que tu crois que c’est le début de la gloire) là des fois, il te répond « aux Antilles, pour la TV seulement sur une période de 2 mois ». OOUUuuai ! C’est déjà ça de pris !
En général, lorsque l’on répond à une recherche, on nous précise bien que c’est super urgent et qu’il faut de la musique pour hier. Les retours eux arrivent parfois plusieurs semaines plus tard, quand le client a réellement pris une décision. Cela dépend du produit final et de l’avancement dans le projet, mais par exemple pour une publicité la réponse finale peut arriver en 24h comme en 2 mois. Il faut parfois être très patient.
La production de score, c’est d’avantage la proposition de musique originale pour un projet, l’activité ici s’apparente d’avantage à l’activité d’un label. C’est à dire rechercher le ou les musiciens à même de créer une musique originale pour une œuvre, organiser l’enregistrement, mastering et pressage de CD s’il y a lieu.

Peut on simplement se spécialiser sur la synchro ou doit on également savoir faire de la supervision ou de la production?
La synchro, c’est un peu pour un éditeur ou un label, faire travailler son catalogue, donc juste faire son travail correctement.
Rester à l’étape de la synchro lorsque l’on n’est ni éditeur, ni label mais qu’on a des accords avec eux, c’est un peu du rêve.
En ce sens où placer un titre une fois sur 10, pour prendre 10% de commission (bon certains prennent 30% hein) c’est que tu es un enfant caché de Lilianne Bettencourt parce que tu ne peux pas survivre seulement de cette activité.
Maintenant, la supervision peut être une évolution de la synchro lorsque l’on a dans son sac de nombreux catalogues, car le superviseur est rémunéré par un salaire versé par son client directement (bon et il y en a qui prennent en plus des commissions sur chaque titres placés, ce qui augmente pas mal la facture au client aussi) et là, on a plus de chance de faire mouche. La production de score revient à l’évolution vers un système de celui d’un label comme je le disais plus haut.
Quand tu écoutes un titre, quels sont les critères sur lesquels tu t’arrêtes pour savoir si tu pourras le présenter en synchro?
Dans le cadre d’une recherche précise en cours, le premier truc c’est les paroles selon moi. Il y a tellement de titres en anglais qui comportent des insanités (argh Christine Boutin sort de ce corps!), des fuck et des shit qui ne sont pas forcément distincts à nos oreilles franchouillardes et puis on est français, donc ça ne nous choque pas. Comme je le disais plus haut, la grande majorité de mes interlocuteurs sont étrangers donc, c’est la 1ere chose à laquelle je fais attention. Si c’est le cas, il va me falloir une version clean. Bien sur, il faut qu’il réponde dans un premier temps à la demande formulée par le client.
Si ça n’est pas dans le cadre d’une recherche en cours, c’est la qualité de production qui va être prise en compte afin de savoir si le titre retiendra l’attention ou sera immédiatement rejeté.
Quel est le média le plus porteur pour la synchro?
Selon moi, cela reste la publicité, car elle a un impact réel sur le développement de carrière d’un artiste, sur les ventes du label et sur les revenus de l’éditeur, car la musique d’une pub reste ancrée dans la démarche de consommation.
Glee repose sur la synchro. Est-ce que l’avènement des séries permet de développer la synchro?
Ouah, me parler séries, c’est pas bien, tu vas me déconcentrer…t’as vu le final de Dexter au fait ??? Pardon…
L’avènement des séries oui, Glee, non ! Attention, je suis fan de la série depuis le 1er épisode
(même si dans cette 2eme saison, à part l’épisode Britney/Britanny et le mash up « singin in the rain/umbrella »,
…On tombe dans l’ennui profond). La musique de la série est basée sur du catalogue de major que tout le monde connaît déjà, la difficulté réside dans le clearage des droits. Néanmoins, PJ Bloom, le music supervisor de la série reste un Dieu pour moi, quand on est responsable de la musique de Baywatch, CSI et United States of Tara, on est immortel !
Maintenant, il faut, je crois, différencier les séries dans lesquelles la musique est impliquée dans l’histoire (comme Glee, Flight of the Conchords, Hellcats..)
..Des séries dans lesquelles la musique est hors champ. Dans cette seconde catégorie, on retrouve 2 types d’utilisation :
- la musique d’habillage : celle qu’on ne retient pas, qu’on ne remarquera à peine mais qui fera que regarder un mec analyser des matières fécales dans un labo pendant 5 minutes, c’est pas si ennuyeux que ça. (merci PJ !)
- la musique personnage , comme dit Alexandra Patsavas, une autre Déesse de la synchro (Gossip Girl, Grey’s Anatomy, Private Practice, The OC, Mad Men, Carnivàle…)
C’est donc celle qui te donnera des frissons lorsque Lily Rush arrêtes le coupable à la fin de Cold Case. Celle qui est remplie des sentiments qui transparaissent dans l’action. Sans oublier dans cette catégorie, le sacrosaint générique qui résume tout. Et personnellement, je constate que lorsque je n’aime pas le générique, je n’aimerai pas la série. Et là, sans mentir, c’est 80% de la raison pour laquelle tu vas trouver une série géniale. Honnêtement, le générique de True Blood serait juste une mauvaise adaptation du générique de Twin Peaks sans Bad Things de Jace Everett qui va donner le ton de l’ensemble de la série.
Le nombre affolant de séries reste dans l’ensemble un point positif, et aura permis au grand public de découvrir et/ou redécouvrir certains artistes. Il faut tout de même compter aussi les nombreuses séries, très pipelettes, n’utilisent quasiment pas de musique, comme Law & Order ou encore House M.D. Donc oui, plus de séries veut dire plus de synchro, je préfère dire plus « d’opportunités ».
Concrètement, comment faire écouter des titres aux agences? Tu vas les voir, ils te contactent?
C’est un vrai travail de commercial, prospection, veille, prise de contact, relance…enfin comme ta banque qui te harcèle pour prendre un PEL quoi. Et au bout d’un moment, ils te connaissent un peu mieux donc t’envoient leur briefs, t’expliquent de quoi ils ont besoin. Donc tu cherches, tu penses avoir trouvé quelques titres (3-4 maxi, bon des fois, au dernier moment tu repenses à un artiste, et paf, tu te dis « hey, j’ai un serpent dans ma botte » cf.Woody et tu es persuadé que ça peut marcher) et tu les envoies avec quelques lignes sur chaque artistes c’est toujours bien, l’environnement promo, faits marquants.
Ça permet à ton interlocuteur de voir que l’artiste est un peu entouré quand même donc d’une, c’est pas un pigeon et de deux, ça va pas prendre 3 mois pour être clearer.
Surtout ne pas envoyer les titres en pièce jointe, si tout le monde fait ça, la boite est pleine es 20 min. Par contre, une fois que le titre est lancé dans Itunes, il y reste donc quelques mois plus tard et il peut finalement correspondre à une autre recherche, donc il faut bien renseigner les métadonnée (nom d’album, artiste, label, genre…).
Un artiste sans éditeur peut il faire ce travail et aller voir des agences?
Pourquoi pas, mais l’artiste a besoin néanmoins d’un environnement professionnel pour se rendre crédible aux yeux des agences.
Le fait que cet artiste n’ait pas d’éditeur, ça peut les arranger vu qu’il vont vouloir devenir éditeur du titre potentiellement utilisé, par contre, c’est pas eux qui accompagneront l’artiste dans l’ensemble du développement de sa carrière.
Mais a t’il vraiment du poids face aux agences des maisons de disques (je pense à U think notamment)?
Il y a des moyens totalement indépendants et équivalents à U Think qui fait, d’après moi, plus du « product placement » que de la synchro. Notamment lorsque les montants des artistes Universal en synchro sont astronomiques et très difficilement négociables. Si les titres Universal sont utilisés, c’est que le réalisateur ne voulait que ça. Mais dans le cas de nouvelle série comme cité plus haut, les producteurs sont à l’économie jusqu’à la reconduction en saison 2 pour ne pas perdre trop d’argent au cas où… Dans ces cas là, les indépendants ont une réelle possibilité d’être sélectionnés.
Certains outils en ligne existent et sont très efficaces comme Music Dealers qui a placé Family of the Year pour une grande campagne Advil en Amérique du Nord (oui, Family of the Year enlève le mal de crâne, vous pourrez le vérifier le 11 février la Maroqu’ #pubéhontéepourvolvoxmusic) ou encore Exsonvaldes dans l’un des épisodes de Hellcats (placement qui fut une surprise d’ailleurs vu qu’on l’a appris le lendemain de la diffusion de l’épisode aux USA…grâce aux Google Alerts)
Sur quels tarifs pouvons nous nous baser?
Honnêtement, c’est très difficile à déterminer. Pour une série, par exemple, ça commence à 500$ et ça monte très haut suivant la renommée du titre, c’est à peu près la même chose pour le cinéma. Dans la pub, on assiste de plus en plus à de grosses surprises au niveau de la réduction drastique des budgets, comme je l’expliquais plus haut, les sommes ne sont pas fixées donc donner des tarifs à la minute ou la durée d’exploitation, le territoire ou le médias, n’est pas possible. Par exemple pour le web et 2 mois d’exploitation, les budgets sont de l’ordre de 500$, pour une publicité tous médias, territoire monde avec une exploitation de 3 ans, on peut vous proposer 15.000$ ou bien aller des millions.
Le truc c’est qu’aujourd’hui les artistes crèvent la dalle donc, tout le monde doit faire des concessions et on doit accepter des budgets minuscules même lorsqu’on sait que le budget de la pub est énorme rien qu’en imaginant le cachet d’une Halle Berry ou Charlize Theron. Et ça les publicitaires le savent bien, les chaines de télé aussi…
On arrive à la même réflexion que se font les internautes qui téléchargent «”pourquoi payer chers de la musique que je peux avoir pour rien ou pour une bouchée de pain ?”
Illustration photo “We want more”













